Le jugement dernier


Michel-Ange - Chapelle sixtine - Rome



Cette fresque, achevée par Michel-Ange en 1541, lui prit cinq ans de sa vie. Il avait alors 66 ans. Elle fut peinte au moment du Concile de Trente. Les 400 personnages qui la composent créent par eux-mêmes la composition, pourtant très ordonnée, qui n'est soutenue par aucun élément de décor ! Voir tous ces corps qui semblent évoluer dans l'air fait penser aux personnes nageant dans une piscine dont la paroi est en verre. On sent qu'il y a quelque chose qui les empoigne, ils n'ont pas besoin de faire un effort pour monter, ils sont happés. C'est sensationnel.

"..Les personnages de ces scènes concrétisent le style adopté par Michel-Ange à l'automne de sa vie. Style qui ne se contente plus de mettre l'accent sur la seule beauté des corps. Personnages qui, en dépit de leur massivité, semblent exercer une sorte d'attraction les uns sur les autres et n'en demeurent pas moins légers et souples : on assiste ici à la naissance d'une nouvelle manière de traiter le nu. Car les nus de Michel-Ange semblent se mouvoir dans l'espace avec une aisance miraculeuse. Ses anges n'ont nul besoin d'ailes. Ils se déplacent dans les airs comme mus par leur propre dynamisme, nul besoin non plus (comme du reste maints autres sujets) des voiles palpitants qu'ils portent aujourd’hui et dont on les habilla après la mort de Michel-Ange, afin de calmer les prudes, tenants de la Contre-réforme, qu'offensait leur nudité 1".

Cette scène flotte pour ainsi dire hors de l'espace de notre monde, ce qui sera probablement le cas du jugement dernier...

Elle est d'un seul tenant qui ne se divise ni en petites scènes juxtaposées, ni en épisodes isolés ; les différents groupes sont en rapport les uns avec les autres. Il existe pourtant des structures qui organisent géométriquement cet espace à la composition très libre, du moins en apparence. C'est ainsi que sur la vue d'ensemble on peut distinguer des sortes de lignes blanches, autour du Christ et de la Vierge par exemple, qui délimitent probablement la zone de travail (d’une journée) du peintre. Il faut se souvenir ici que la fresque, peinte sur un enduit frais avant qu'il sèche, est un procédé interdisant toute retouche.

Maître présidant à cette scène grandiose, au centre de la moitié supérieure de l'œuvre, le Christ juge les hommes qui se trouve à ses pieds ; c'est Lui que l'on voit en premier.

Au-dessus du Christ, on aperçoit des anges, portant, à droite comme à gauche, les instruments de la Passion : la colonne de la flagellation, la croix, la couronne d'épines, les clous...

Au-dessous, sur des groupes de nuages, des anges sonnant de la trompette appellent les élus et les damnés inscrits dans leurs livres respectifs.

Autour du Christ sont représentés, avec leur attribut, généralement l'instrument de leur supplice (grille pour Saint Laurent, roue pour Sainte Catherine), des martyrs accompagnés sur la gauche et sur la droite d'élus déjà appelés.

En bas, à gauche, d'autres élus sortent de leur tombeau à l'appel des trompettes de la résurrection et reprennent leur enveloppe charnelle.

En bas, à droite, des damnés ne parviennent pas à s'élever vers la présence divine et, malgré l'aide que leur apportent d'autres ressuscités, sont précipités dans la caverne embrasée de l'enfer ou sont menés devant leur juge, Minos (ou Satan), sur la barque de Charon. Minos est un juge des enfers dans la mythologie mais, comme la mythologie a de commun avec la Révélation la croyance en un au-delà heureux ou malheureux, Michel-Ange ne craint pas de l'évoquer dans ce Jugement dernier. Cette réminiscence imagée de l'antiquité grecque est intéressante à souligner : le mélange de la Révélation chrétienne avec la mythologie païenne n'a gêné ni le peintre qui l'a osé, ni ses commanditaires religieux, ni les spectateurs chrétiens de son temps, comme des siècles qui suivirent. "Toute vérité est de l'Esprit Saint" ce qui signifie en théologie comme dans les arts plasti­ques que l'homme, même s'il n'est pas chrétien, porte en lui et donc dans son imaginaire l'empreinte de son Créateur.

On peut remarquer la fécondité imaginative du peintre. Il n’y a pas deux personnages qui aient le même visage, ce qui est de la pure théologie traduite en image, puisque chaque être est unique et que nous paraîtrons au jour du jugement dans notre corps ressuscité et personnel.

La faculté du peintre à traduire concrètement des vérités métaphysiques ou théologiques est la marque d'une œuvre chrétienne. Certains se sont posé la question de savoir si Michel-Ange était un authentique chrétien ! On peut se poser la question à propos de chacun d'entre nous... mais la réponse ne relève pas de notre jugement. Nous pouvons par contre constater que sa peinture, elle, est chrétienne, réalisant aisément la traduction observable et reconnaissable par n'importe quel spectateur des vérités révélées par l'incarnation dans la vie des hommes.

Les corps des ressuscités sont en mouvement et c'est l'architecture de leurs corps et la distribution de ces corps les uns par rapport aux autres qui créent la profondeur et le volume de la fresque. Ils traduisent de nombreuses attitudes qui constituent de réelles prouesses techniques. Les raccourcis de certaines poses sont à ce point remarquables que nombre d'artistes les ont copiés à volonté. On constate ici que Michel-Ange se joue de ces difficultés de réalisation technique, comme de la traduction concrète du monde de l'invisible.

"Du début à la fin, le "Jugement Dernier", tout autant que la voûte, demande à Michel-Ange des efforts surhumains. On dût commencer par détruire les fresques initiales du Pérugin et d'autres peintres de grand talent : condamner deux fenêtres ; reconstruire la totalité du mur; ériger un échafaudage d'où Michel-Ange tomba et se blessa grièvement. Michel-Ange consacra six ans de sa vie à peindre le "Jugement Dernier", contre quatre au plafond de la Sixtine. Quand on l'inaugura, cette énorme fresque de 14,50 m sur 13,50 m stupéfia les assistants par le tumulte des images. Le Pape Paul III lui-même s'agenouilla pour prier et l'Europe entière fut éblouie"' .

Le Christ et la Vierge
Dans le groupe central de la Vierge aux côtés du Christ présidant au jugement des ressuscités, on voit très bien la trace blanche qui détermine la "journée" de travail de l'artiste, c'est-à-dire la partie faite en une seule fois et qui correspondait en général à une journée. Par miséricorde, la Vierge se détourne de la condamnation qui va s'abattre sur ceux qui ont refusé l'amour et le pardon de son Fils. Elle regarde du côté des élus, tandis que le Christ, qui semble court sur pied, mais est en fait à moitié assis (on voit que la cuisse de droite est faite en raccourci ainsi que le tibia de la jambe gauche ; Michel-Ange ne fait pas beaucoup d'erreurs anatomiques), est tourné vers les futurs damnés.

Il a le geste terrible de celui qui juge, la main de justice se lève, mais retombera-t-elle ? Il y a de la bonté, du dépit et une infinie tristesse dans son regard. On peut trouver de la colère dans son attitude générale, mais pas la colère d'ici-bas qui engendre la vengeance. "Mon Dieu, Vous êtes infiniment miséricordieux parce que Vous êtes infiniment juste, et Vous êtes infiniment juste parce que Vous êtes infiniment miséricordieux", disait Sainte Thérèse de Lisieux, maintenant Docteur de l'Eglise. A voir l'expression du Christ sur cette fresque, l'on pourrait penser que Mi­chel-Ange a longuement médité cette vérité. Tandis que la main droite de Notre Seigneur se lève pour châtier, la main gauche est abaissée dans le geste de l'apaisement, presque comme une caresse.

La Sainte Vierge se tourne vers les élus mais ses yeux baissés et la moue douloureuse de ses lèvres témoignent de son chagrin devant le sort qui attend ceux qui se damnent. Si Michel-Ange n'était pas chrétien... c'était bien imité !!

On ne connaît pas grand chose de la vie intime de Mi­chel-Ange. On connaît son amitié pour la princesse Co­lonna, qui a fini religieuse, et qui tenait une académie que fréquentaient les personnes cultivées de l'époque, dont Pic de la Mirandole, Balthazar de Castiglione, homme cultivé et mécène, et Raphaël... Les artistes et les lettrés de ce groupe partageaient à la fois leurs préoccupations culturelles et leurs aspirations religieuses, leur foi chrétienne en un mot.

L'artiste n'était pas seul, isolé. Sa peinture est le reflet de sa culture, tant profane que religieuse.

A la gauche du Christ, on voit les apôtres et quelques saints. Saint Pierre tenant les clefs du paradis, saint Barthélémy en bas, à la gauche du Christ qui, ayant été écorché vif, tient sa peau à la main dans laquelle figure l'effigie supposée de Michel-Ange. A la droite de Saint Barthélémy, Saint Laurent avec son gril. Il n’y a pas, ici, qu'une simple virtuosité technique, mais on constate que ce travail a été pensé. Il y a une pensée chrétienne très simple et très humble qui apparaît. L’Eglise enseigne et elle ne s'est pas moquée de son peuple en lui proposant des œuvres faites par les artistes les plus talentueux de leur temps.

Le groupe de damnés se situe en bas à droite de la fresque. Il faut méditer l'attitude du personnage de gauche assis, qui se bouche un œil tandis qu'un démon, le saisissant telle une proie, l'entraîne en enfer. Regardez cet œil hagard et perdu ; cet homme s'aperçoit qu'il a raté sa vie et que le temps de la repentance est passé... 

Le personnage qui a un serpent enroulé autour de lui et qui a des oreilles d'âne, c'est Minos, représenté sous les traits d'un cardinal de l'époque de Michel-Ange qui, quand il s'est vu peint en enfer, est allé se plaindre au Pape. Celui-ci lui aurait répondu : "Si vous aviez été mis au Purgatoire, j'aurais pu intervenir, mais en enfer, je ne peux rien, c'est pour l’éternité. "2. Michel-Ange ne manquait pas d'humour, même au moment de représenter des scènes tragiques...

Une scène attire particulièrement notre attention, à gauche du groupe des anges sonnant la trompette : deux hommes sont littéralement hissés au paradis grâce au chapelet. L’Eglise veut enseigner. Il y a ceux qui se rendent compte de leur péché et qui sont sauvés parce qu'ils ont le réflexe marial. La méditation chrétienne continue, pleine d'espérance même à l'instant du jugement.

1.     Robert Coughlan, Michel-Ange et son temps. éd. Time Life.
2.     Relaté par Irving Stone dans La vie ardente de Michel-Ange, éd. Pion

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